Trésor du mois – Un portrait de Charles Quint (1550)

Portrait de Charles Quint, par Eneo Vico (1550), estampeCAROLUS V IMP. CAES. AUG., inventum sculptumque ab Aenea Vico Parmense, MDL. Charles Quint gravé par Enea Vico (1523-1567) d’après le Titien (1485-1576). Eau-forte et burin, 1550, 51,3 x 36,5 cm. BSG, EST 94, P. 37.

Cette gravure sur cuivre (au burin et à l’eau-forte) représentant Charles Quint, roi d’Espagne de 1516 à 1556 et empereur germanique à partir de 1519, a été réalisée à la fin de son règne, en 1550, par Enea Vico (1523-1567) d’après un tableau du Titien (1485-1576). Ce dernier, admiré par l’empereur, laissa plusieurs portraits de lui, comme Charles Quint à l’épée levée (1530) ou le Portrait équestre de Charles Quint à Mülhlberg (1548), forgeant ainsi son image officielle. Enea Vico, graveur et numismate italien, grand connaisseur de l’Antiquité, auteur d’un ouvrage sur les médailles antiques comportant les effigies des empereurs et impératrices, s’est inspiré du Titien pour les traits du visage de Charles Quint, avec notamment le menton prognathe des Habsbourg couvert d’une barbe, mais il l’a placé, à la manière d’un frontispice, dans un encadrement architecturé inspiré d’un temple romain, avec des trophées et des ornements à l’antique.

Destinée à être diffusée, cette gravure glorifie l’empereur, alors à son apogée ; elle comporte un ensemble d’insignes et de symboles du pouvoir impérial correspondant au message politique que Charles Quint souhaite véhiculer. Représenté au centre d’un médaillon avec, sur le pourtour, une titulature conforme à celle des empereurs romains : « CAROLUS V IMP CAES AUG » (Charles V Imperator César Auguste), il est entouré d’insignes impériaux : sur l’entablement, un aigle, emblème des Habsbourg, au centre, et deux couronnes représentant à gauche l’Empire et à droite les territoires de Castille, ; au-dessus du fronton triangulaire, un globe désignant la prétention des empereurs à gouverner le monde ; au cou de Charles Quint, la Toison d’or, ordre dont il est le grand maître.

Des figures féminines allégoriques incarnent les vertus que l’empereur veut afficher : l’une, au-dessus de sa tête, tient une couronne de laurier et une épée, et une autre, à sa gauche, porte un bouclier, une lance et un casque, symbolisant ainsi la victoire par les armes, la force militaire, le courage au combat, tandis qu’à sa droite figure une allégorie de la piété.

Sur la base des colonnes sont représentées des victoires militaires de Charles Quint dans l’Empire (« Germania ») et sur les Musulmans en Afrique du Nord (« Africa »), faisant référence à la prise de Tunis en 1529 et à l’expédition d’Alger en 1541.

On peut voir aussi dans ce décor architectural l’emblème de Charles Quint : les deux colonnes, liées par une oriflamme, font référence aux Colonnes d’Hercule et figurent les limites du monde connu à Gibraltar. Or, sous le règne de Charles Quint, les conquistadors poursuivent la conquête du Nouveau Monde et la colonisation des territoires de l’Amérique centrale et du Sud : après la conquête par Cortés, dans les années 1520, de la Nouvelle Espagne, vaste région couvrant aujourd’hui le Mexique et l’Amérique centrale, où s’était déployée la civilisation maya puis l’empire aztèque, Pizarro soumet, dans les années 1530, l’empire inca, qui devient la Vice-royauté du Pérou (Nouvelle Castille). L’annexion de ces immenses territoires assure à la couronne de Castille d’importants revenus en métaux précieux et permet à Charles Quint de financer sa politique impériale.

Jocelyn Bouquillard

Bibliographie : Diane H. Bodart, Pouvoirs du portrait sous les Habsbourg d’Espagne, Paris : CTHS / INHA, 2011.

Cette estampe sera présentée à l’exposition « L’Inca et le Conquistador », programmée au musée du quai Branly du 23 juin au 20 septembre 2015.