Trésor du mois – Sur une reliure d’Henri Mercher

Reliure d'Henri Mercher sur Robinson, de Daniel Defoe

Henri Mercher sur Daniel Defoe, La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoe de York, marin. Illustrations de Pierre Falké. Traduction de Petrus Borel. Préface de Pierre Mac Orlan. Paris, Jonquières, 1926. Tiré à 150 exemplaires sur vergé de Tallende. Exemplaire de collaborateur enrichi de trois aquarelles.

Document : Henri Mercher sur Daniel Defoe, La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoe de York, marin. Illustrations de Pierre Falké. Traduction de Petrus Borel. Préface de Pierre Mac Orlan. Paris, Jonquières, 1926. Tiré à 150 exemplaires sur vergé de Tallende. Exemplaire de collaborateur enrichi de trois aquarelles. Trois volumes in-4.

Trois reliures en maroquin noir, plats décorés de feuilles de loupe marquetées enchâssant un espace de plexiglas peint, filets d’œser* formant un encadrement, titre à l’or sur le dos lisse.

 

Dans l’histoire de la reliure moderne, Henri Mercher (1912-1976) marque une date. Il offre à la fois sa singularité autant qu’il pose à l’art qu’il pratique une question radicale. Mercher est un véritable relieur, il dispose de toutes les techniques de l’artisan, il est non moins un décorateur de premier ordre, il réconcilie ainsi les deux pans du métier si souvent disjoints.

À partir de 1948, il invente un nouveau type de reliures. Il commence par rejeter toutes les traditions pour user de matériaux inattendus et surtout pour repenser la structure même de la reliure. Il invente un procédé inédit de montage qui libère les plats désolidarisés du dos. Mercher s’en remet souvent à sa matière préférée, le plexiglas, bien qu’il n’hésite pas à utiliser les matériaux les plus divers, y compris le métal.

Parallèlement, il impose des décors tout aussi personnels, souvent sur ces matières inhabituelles qu’il élit, parfois sur des maroquins qu’il orne de grands décors, parfois encore sur des reliures industrielles.

La reliure qu’il compose sur les trois volumes du Robinson de Daniel Defoe, édité par Jonquières en 1926, en témoigne éloquemment. Il joue de la variation et compose un ensemble dont chaque élément est un apport essentiel à l’unité du propos. Les plats sont décorés de fines feuilles de loupe de bois marquetées cerclant un vide central où paraissent, peints directement sur le plexiglas, la mer infinie et le ciel illimité dans un dégradé de bleus au gré de bandes horizontales données par transparence. Les filets d’œser* qui encadrent la reliure suggèrent les limites d’un tableau, le titre sur le dos figure la vue d’une lunette. La beauté des matières et la virtuosité du décor sont un hymne sans égal au mythe de Robinson, traduisant aussi bien l’enchantement que la douleur de la solitude. Cette reliure sur l’exemplaire du préfacier, Pierre Mac Orlan, est une œuvre majeure non seulement pour Mercher mais plus largement dans l’histoire de cet art.

Un tel exemple n’est qu’un possible dans une aventure qui ne cesse de repousser les limites et fait se succéder les exploits. Mercher est l’un des plus grands novateurs que la reliure a suscité, il brise les certitudes et engage le futur sur ses voies les moins prévisibles.

Yves Peyré

* Filet de couleur poussé à chaud.