Trésor du mois – Le fonds René Jeanne, ou les archives d’un typographe bibliophile

Imprimeur typographe à Paris de 1949 à 2004, René Jeanne fut l’un des derniers à travailler au plomb et au caractère mobile.

Né en 1925, c’est lors de promenades d’enfance aux alentours d’une imprimerie de presse qu’il découvre, fasciné, l’univers des linotypes et des rotatives. Brillamment reçu à l’École Estienne en 1940, il en sort quatre ans plus tard avec un CAP d’imprimeur. Au cours de cette période, il passe plusieurs étés au centre de vacances des « Compagnons de la Feuille blanche » que venait de fonder Marius Péraudeau, rénovateur du moulin à papier Richard-de-Bas au voisinage d’Ambert. Après quelques premièresexprignces d’ateliers, son parcours personnel démarre en 1949 lorsqu’il rencontre le typographe Pierre Gaudin, qui l’associe ponctuellement au tirage des gravures d’une grosse commande pour le compte d’une société de bibliophiles. Occasionnelle, née d’une urgence et jamais formalisée, cette collaboration s’inscrira dans le temps, conduisant René Jeanne à reprendre en 1965 la suite de son maître et ami dans l’atelier de la rue Lagille (XVIIIe arrondissement) : la « Typographie Pierre Gaudin » devient « Imprimerie Pierre Gaudin – René Jeanne » et déménage en 1974 rue de la Fontaine-au-Roi (XIe arrondissement). L’activité reste la même : l’imprimeur de quartier demeure typographe bibliophile, alternant plaquettes de vœux annuelles, petits ouvrages à compte d’auteur et grands livres ; ces derniers impliquent surtout les Éditions Vialetay, sous la direction d’Henri Jonquières. Ce faisant, René Jeanne noue d’étroites et fructueuses relations avec divers acteurs de l’univers graphique : entreprises artisanales telles le moulin Richard-de-Bas ou Typoméca (dernière fonderie de caractères parisienne, fermée en 1995), associations professionnelles comme la « Feuille Blanche » ou la « Maison de la Gravure » (qu’il co-fonde en 1981), sociétés d’amateurs (« Bibliophiles de Provence », « Compagnie typographique », « Amis de Jean de La Varende »,…), artistes. Professeur à l’École Estienne (1993-1996), membre de l’Association des Imprimeurs typographes et métiers d’art du livre, chevalier de la Confrérie européenne des Compagnons de Gutenberg, René Jeanne a organisé ou participé à plusieurs expositions, dont, en 2000, celle de son propre jubilé à l’Espace Saint-Martin (Xe arrondissement).

Lorsque l’atelier est repris en 1996 par l’Imprimerie Paul Koch, René Jeanne continue d’y travailler pour son propre compte, resserrant son activité autour de particuliers ou d’associations.

Après la fermeture définitive de l’imprimerie en 2003 et la liquidation du matériel, il décide de confier à la Bibliothèque Sainte-Geneviève son fonds d’exemplaires d’auteurs. Ces quelque trois cents ouvrages, exemplaires de chapelle (hors commerce) pour la plupart, ont intégré les fonds patrimoniaux imprimés de la Réserve et sont signalés dans le Sudoc.

Le fonds d’archives qui les accompagne documente l’activité d’un imprimeur typographe durant plus d’un demi-siècle : maquettes, séries d’épreuves, correspondance, prospectus, documents administratifs ou archives personnelles témoignent de la collaboration de René Jeanne avec des peintres et des graveurs (Joan Miró, Gaston Barret, Jacques Villon…), pour le compte d’éditeurs exigeants tels que Jacques Vialetay, Henri Jonquières, Trinkvel ou Fernand Mourlot. Désormais inventorié et conditionné, il sera très prochainement, via Calames, accessible en consultation.

Marie-Hélène de La Mure

Bibliographie

Francis CAPDEBOSCQ. « René Jeanne, maître typographe », dans Art et métiers du livre, n° 228, février-mars 2002, p. 44-49.

Thomas LE ROUX, dir. La Maison des métallos et le bas Belleville : histoire et patrimoine industriel à Paris, Paris, Créaphis, 2003, p. 150-151.

Michel PIGENET, dir. Mémoires du travail à Paris : faubourg des métallos, Austerlitz-Salpêtrière, Renault-Billancourt, Paris, Créaphis, 2008, fig. 12 et 13.