Trésor du mois – La première traduction italienne du Coran

L’exemplaire de la bibliothèque Sainte-Geneviève permet, fait rare, par ses marques de possession de mettre en avant l’intense curiosité des érudits occidentaux pour le Coran. Au Moyen Âge, considéré comme un texte hérétique, le Coran n’est alors connu en Occident que par la version latine de Robert de Ketton au XIIe siècle, qui est plus une paraphrase qu’une traduction. Au début de l’époque moderne, on hésite entre la nécessité pour combattre l’Islam de connaître le Coran, et donc de le traduire dans les langues nationales, ou bien son interdiction. Une première édition imprimée latine paraît à Bâle en 1543, avec une préface de Luther, mais l’imprimeur en est aussitôt emprisonné. Pourtant il ne fait que reprendre la version de Ketton.

L’Alcorano di Macometto. 4° (4 BB 258 INV 480 RES).

 

C’est à Venise que parait la première traduction en italien, prétendument faite d’après l’original arabe ; ce n’est pourtant que la traduction de l’édition de Bâle. Par prudence la page de titre ne contient ni lieu d’édition, ni nom d’éditeur. Cela n’empêche pas Arrivabene d’être poursuivi et son édition mise par Rome à l’Index. La traduction est dédiée au nouvel ambassadeur de France à Constantinople, Gabriel de Luels, seigneur d’Aramon, qui passe à Venise en 1547 avant de gagner son poste. On sait que, depuis François Ier, la France et l’Empire Ottoman ont établi une alliance au grand scandale du reste de l’Europe. Il faudra attendre 1647 pour que paraisse la première traduction française, d’après le texte arabe, par André Du Ryer qui la dédie au chancelier Séguier. Malgré ce haut patronage, les dévots, et Vincent de Paul en tout premier lieu, s’opposent à sa diffusion. Peine perdue ! Rééditée à plusieurs reprises par les Elzevier aux Pays-Bas cette traduction, pourtant infidèle, s’impose comme la seule jusqu’à celle de Savary en 1783.

 

Ce volume possède deux ex-libris. Sur la page de titre, Antoine de Laval (1550-1631) a porté son nom. Ce poète, issu d’une famille noble du Bourbonnais, est maître des eaux et forêts puis géographe du roi en 1583. Homme de lettres, connaisseur des langues anciennes et de la théologie, ce « curieux » collectionne tableaux, livres, objets d’art et cartes. Sa Paraphrase des psaumes de David (1610) est un grand succès d’édition dans la première moitié du XVIIe siècle.

La reliure en parchemin ivoire à double encadrement de filets dorés, certainement commandée par Antoine de Laval, est ornée au centre des plats d’un fleuron orientalisant.

 

Cet intellectuel catholique possède donc la seule édition du Coran disponible, même si elle est à l’Index. Retiré à Moulins, il y meurt en 1631. Le hasard fait que le possesseur suivant, Jean-Emmanuel de Rieux, marquis d’Assérac, a porté son nom et la mention de l’achat du volume à Moulins le 14 juin 1641. Le seigneur breton l’a donc acquis des héritiers d’Antoine de Laval. Il a laissé par ailleurs à l’abbaye Sainte- Geneviève un certain nombre de volumes d’un grand intérêt. Il lit l’italien et l’espagnol et montre une grande curiosité pour son temps.

Yannick Nexon

Bibliographie
Alastair HAMILTON et Francis RICHARD, André Du Ryer and oriental studies in seventeenth-century France. – Geneva : Arcadian Library ; Oxford : Oxford University Press, 2004. – (Studies in the Arcadian Libray ; 1).