Trésor du mois – Dédicaces d’Aragon

Louis Aragon, Les Communistes, roman. Bibliothèque française : Paris, 1949-1951. In-4°, 6 vol. du service de presse. Provenance : don Pélissier. Cote : DELTA 97 910 ROUSSEAUX.

Bien qu’incomplète – manque le deuxième volume broché orange – cette première édition des Communistes d’Aragon, reçue à l’occasion du don Pélissier en 2001, présente des particularités d’exemplaires qui lui confèrent une valeur patrimoniale : chaque tome comporte un envoi autographe de l’auteur au critique et essayiste André Rousseaux (1896-1973). Résolument éloignés idéologiquement, Aragon le communiste convaincu et Rousseaux le chrétien conservateur, ancien de l’Action française, partagent leur passion de la littérature, et leur activité de journalistes. Surtout, l’épreuve de la guerre et de la clandestinité les a réunis : dès 1943, Rousseaux adhère au Comité National des Écrivains pour la zone sud que fondent alors Elsa Triolet et Louis Aragon avec le souci de rassembler toutes les tendances politiques de la Résistance.

Aussi, en lui adressant cette dédicace du premier tome de ses Communistes en 1949 : à André Rousseaux, il y a diverses façons d’être libre, Aragon fait-il écho à la fois au sujet de son livre et à l’expérience partagée de l’Occupation. Pourtant, ce roman épique d’histoire immédiate consacré à l’épopée des nouveaux héros de la France – les communistes de la Débâcle à la Libération, en passant par la Résistance, ne suscite guère l’enthousiasme du critique : le nouveau roman d’Aragon, qui est peut-être un magistral instrument de propagande (ceci échappe à ma compétence), mais qui désole, croyez-le, un fidèle admirateur d’« Aurélien » (Figaro littéraire du 25 juin 1949) ; ce seront les seules lignes qu’il écrira jamais, faisant soigneusement silence sur la parution des 5 volumes ultérieurs des Communistes.

Aragon n’en démord pourtant pas. C’est avec une insistance sans illusion et non dénuée d’humour qu’il dédicace en 1950 le volume 3 : à André Rousseaux, avec l’obstination du pou ; sans provoquer plus de démangeaison ni réaction urticante. Il poursuit la même année pour le volume 4, déjà moins convaincu : à André Rousseaux, malgré lui. Il conclut enfin, presque résigné, pour le volume 5 broché violet (tome 5) en 1951 : à André Rousseaux avec persévérance et, malgré toute vraisemblance, l’espoir d’être entendu

En pleine Guerre froide, le roman est mal considéré : Gallimard, l’éditeur habituel d’Aragon, le refuse et contraint l’auteur à le publier dans La Bibliothèque française, maison d’édition qu’il a créée durant la guerre et désormais intégrée aux Éditeurs français réunis d’obédience communiste. L’œuvre souffre de son engagement idéologique aux yeux de la critique et du public non communistes, elle est d’ailleurs lue par le plus grand nombre comme un manifeste du réalisme socialiste adopté par le PCF à partir de 1948. Loin toutefois de répondre à une commande politique, elle se nourrit d’un grand projet d’Aragon, plus culturel que politique : toucher un public populaire en lui offrant un roman par fascicules et à bas prix (de 180 francs pour le premier volume à 300 francs pour le sixième, inflation oblige) et renouer ainsi avec la tradition du feuilleton du XIXe, celle des Misérables, des Mystères de Paris et des romans de Dickens. En 1951 pourtant, Aragon interrompt prématurément Les Communistes à la période de la débâcle de mai-juin 1940, il devient alors un roman inachevé. Preuve de son attachement à ce titre méconnu, Aragon en livre toutefois en 1966 une seconde version remaniée et assortie d’une fin.

Franck Smith

Bibliographie

  • Corinne Grenouillet, Lecteurs et lectures des « Communistes » d’Aragon. Besançon : Presses Universitaires franc-Comtoises, 2000.
  • Pierre Daix, Aragon. Paris : Taillandier, 2005.
  • Pierre Juquin, Aragon, un destin français. II, L’Atlantide (1939-1982). Paris : Éditions de La Martinière, 2013.

Voir aussi

Calames, catalogue en ligne des archives et des manuscrits de l’enseignement supérieur, fonds André Rousseaux

Site de l’équipe de recherche interdisciplinaire sur Louis Aragon et Elsa Triolet (ERITA), article d’Aurore Peyroles, « Les Communistes d’Aragon : roman de guerre, roman en guerre », 2 juillet 2010.