Trésor du mois – Cinq tranches peintes anglaises

Pour une présentation en vidéo : http://vimeo.com/96609217.

Ariosto (Lodovico). – Orlando furioso translated from the Italian with notes by John Hoole… The 2d edition. – London : printed by John Nicol, 1785. – 5 vol. ; 8° (8 Z 7332 INV 10 733-10 737 RES. Achat, librairie Pregliasco (Torino), 2014).

John Hoole (1727-1803), ami de Samuel Johnson, traduit librement de l’italien en anglais la Jérusalem délivrée du Tasse (1763) puis l’Orlando furioso de l’Arioste (1773-1783) ; ces deux épopées sont lues avec passion par les contemporains de Walter Scott. La deuxième édition de l’Arioste en 1785 comprend cinq volumes illustrés de deux portraits (l’auteur et le traducteur) et de 46 planches gravées d’après Moreau le jeune, Eisen et Kauffman. L’exemplaire est couvert d’une belle reliure classique en maroquin à grain long, à dos long orné d’une rosace dorée (atelier anglais, début XIXe siècle). Un ex-libris manuscrit nous informe qu’il a été acquis à Londres en 1789 par un nommé John Arden.

Tranches peintesLa particularité de l’exemplaire ne se révèle pas à l’œil nu. Il faut, une fois ouvert le livre, presser du pouce et incurver le corps de l’ouvrage ; la tranche dorée disparaît alors derrière un décor peint, différent pour chacun des cinq volumes. Ce type de décoration (« fore edge painting » ou tranche peinte) qui a de lointaines origines dans l’usage des tranches peintes ou ciselées des siècles précédents, se développe en Angleterre (puis aux États-Unis) au XVIIe (la première signée et datée est de 1651), mais surtout aux XVIIIe et XIXe siècles. Il existe des tranches peintes directement (visibles à l’œil nu), d’autres comme cet exemplaire sont peintes sur la surface de la tranche intérieure concave ou « gouttière » (il faut alors rendre oblique la gouttière pour que le motif apparaisse).

Tranches peintes, comté de ChesterLes cinq paysages de l’exemplaire acquis récemment sont parfaitement identifiés : Newark Castle (Nottinghamshire), Water Tower et The Old Bridge Street à Chester, Sunderland Harbor (Durham) et Derwent Water from Applethwaite. Ces sites du Nord de l’Angleterre, qui n’ont évidemment aucun rapport avec le texte édité, sont sans doute en relation avec le propriétaire du livre et commanditaire. Il existe d’ailleurs une famille Arden dans le comté de Chester. Dater la peinture est tout aussi difficile : entre 1789 (date d’achat) et 1832, date d’une gravure de W. Le Petit d’après H. Gastineau, « Derwent Water from Applethwaite » où l’on retrouve dans le même paysage les mêmes personnages à gauche (ceux de droite manquent). Comme la gravure est extraite de l’album « Westmorland, Cumberland, Durham, Northumberland » (1832), il est possible que les autres scènes aient été peintes d’après ce même album.

Peu d’artistes décorateurs de tranches peintes sont identifiés. Les rapports entre eux et les relieurs sont largement inconnus mais on attribue un grand rôle en Angleterre à la famille de relieurs « Edwards of Halifax » représentés à cette époque par William Edwards (1722/23-1808) et son fils Richard Edwards (1768-1827).

Yannick Nexon

Bibliographie :
Jeff weber, Annotated dictionary of fore-edge painting artists and binders with a catalogue raisonné of Miss C. B. Currie. Los Angeles (California) : Jeff Weber Rare books, 2010.