Trésor du mois – Cataractes de l’Imagination

Jean-Marie Chassaignon. Cataractes de l’Imagination, Déluge de la Scribomanie, Vomissement Littéraire, Hémorrhagie Encyclopédique, Monstre des Monstres. Par Epiménide l’Inspiré. Dans l’Antre de Trophonius, au Pays des Visions, 1779, 4 volumes in-12. Cote: 8 Z 7550 INV 10995-10998 FA – Achat, vente Kalck, 2016

Cet ouvrage rare et curieux, original et méconnu, n’a jamais été réédité. Dans cette œuvre polémique et satirique, Jean-Marie Chassaignon (1735-1795), issu d’une riche famille de commerçants lyonnais, auteur marginal et anticonformiste considéré comme un fou littéraire se livre à des attaques furibondes et désordonnées contre tout ce qui existe, et plus particulièrement contre les écrivains du siècle de Louis XIV et de son temps, rabaissant les plus reconnus et glorifiant des auteurs obscurs. Les digressions autobiographiques qui émaillent les essais littéraires de Chassaignon, dévoilent sa vie instable et ses vagabondages, tant géographiques (entre Lyon, Paris et la Savoie) que psychiques.

Production d’un cerveau en délire, soucieux de dénoncer les vices et de réformer les défauts de son siècle, l’ouvrage, composé sans plan préétabli, est déséquilibré et chaotique. Il se présente d’ailleurs comme un corps malade, dérangé, et non comme un organisme harmonieux. Les métaphores de cataclysmes et de maladies se développent dans le titre, où se côtoient les termes de cataracte, déluge, vomissement, hémorragie … L’ouvrage est volontairement monstrueux, d’où les expressions « monstre des monstres », qui figure dans le titre général, « monstre littéraire » (titre du tome 2), « entrailles du monstre littéraire » (titre du tome 3), « arrière-monstre, plus terrible que le monstre » et « anti-monstre » (dans le tome 4). Fier de son originalité, Chassaignon revendique sa supériorité.

Se référant à l’Antiquité, il prend pour pseudonyme Epiménide l’Inspiré et mentionne sur la page de titre comme lieu d’édition fictif « Dans l’Antre de Trophonius, au Pays des Visions ». Trophonius, oracle de la mythologie grecque, possédait un sanctuaire souterrain, d’où ceux qui recevaient ses oracles sous forme de visions ressortaient tout hébétés. Epiménide, philosophe et poète crétois, ayant, selon la légende, dormi cinquante-sept ans dans une caverne, aurait acquis durant ce sommeil sagesse et clairvoyance et se serait mis à prophétiser. Chassaignon reprend la figure d’Epiménide, qui apparaissait déjà dans les comédies de Paul Poisson en 1735 et du président Hénault en 1757 pour opposer le regard critique d’un homme venu des âges anciens à la décadence des temps présents. Le frontispice gravé sur cuivre du premier volume le représente en écrivain inspiré.

Jocelyn Bouquillard

Bibliographie :

  • Pierre-Gustave Brunet, Les fous littéraires. Essai bibliographique sur la littérature excentrique, les illuminés, visionnaires, etc. par Philomneste Junior, Bruxelles : Gay et Doucé, 1880, p. 40-41.
  • Joseph Marie Quérard, Les Supercheries littéraires dévoilées, Paris, 1847-1853, 5 vol., t. I, 1847, col. 1241-1242 (Epiménide l’inspiré).
  • Jean Roudaut, « Un cas littéraire : Chassaignon », dans les Cahiers du Sud, Tome XLVI, 1957, n° 346, p. 424-427.
  • Michel Delon, notice dans le Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française de Jean-Pierre de Beaumarchais et Daniel Couty, Paris : Bordas, 1994, p. 267-268.