Le trésor du mois – « Apollon et Pégase » – Une reliure romaine de la Renaissance

IAMBLICHUS et autres. De mysteriis Ægyptiorum, Chaldæorum, Assyriorum. – Venise : Alde Manuce, 1516. In-fol.° (FOL OEA 33 INV 50 RES).

Cette reliure fait partie d’un ensemble de près de
170 volumes qui portent tous le même emblème
central, ensemble aujourd’hui dispersé. Sur les
plats, deux encadrements sont estampés à froid, un  autre plus large et rectangulaire est composé de filets d’or qui se recoupent en demi-cercles avec fers et fleurons dorés.
Au milieu du rectangle central, dans un médaillon ovale doré portant la devise grecque :
ΟΡΘΩΣ.ΚΑΙ.ΜΗΛΟΞΙΩΣ (« droit et sans détours »), l’emblème est estampé ; certains motifs sont rehaussés d’un trait de peinture, d’argent ou d’or. Au premier plan, le char d’Apollon, avec ses chevaux (blanc pour l’aurore, noir pour le crépuscule), entame l’ascension d’une montagne, peut-être le Parnasse, au sommet de laquelle se tient le cheval ailé Pégase. La sentence grecque signifierait qu’Apollon se dirige tout droit vers la Renommée, que personnifierait Pégase.
L’emblème est un symbole imagé qui s’attache à  une personne, mettant en avant les valeurs qu’elle souhaite illustrer. Le choix d’un emblème (ou de plusieurs) est donc un élément fondamental de l’entrée dans la carrière au sortir des études.

Les historiens de la reliure ont entrechoqué leurs arguments afin de percer le mystère du propriétaire de ces volumes. Toutes ces reliures sont romaines et datent des années 1540 ; aucun volume n’est postérieur à 1548. L’ensemble a été conçu comme une
« bibliothèque idéale », sans doute composée par un précepteur pour un jeune prince.
Mais qui est ce possesseur ?

L’emblème évoque les Farnèse, grands amateurs d’emblèmes. Le pape Paul III, fondateur de la dynastie, utilise Pégase qui, dans une ruade, tourne le dos au soleil, thème qui reste assez obscur. Son petit-fils, Alessandro (1520-1589), dit « le grand cardinal », en adoptant Apollon et Pégase, signifie qu’il s’inscrit dans la lignée de son grand-père, en clair qu’il vise la plus haute charge de l’Eglise, être élu pape et rejoindre Pégase tel Apollon. L’hypothèse la plus convaincante serait donc la constitution, sur volonté du pape (qui meurt en 1549), d’une bibliothèque par un de ses secrétaires (Filareto ?) pour le « successeur » désigné, non pas le fils du pape (Pier Luigi, mort en 1547, duc de Parme) mais l’aîné de ses petits-fils, Alessandro, qu’il fait cardinal. Celui-ci aurait hérité de cette bibliothèque particulière et, comme il n’habita quasiment jamais le palais Farnèse, elle serait restée indépendante de la Libreria grande des Farnèse (passée à Naples, puis à Parme). Héritier d’une famille « nouvelle », Alessandro Farnèse assume le message intellectuel de son grand-père, Paul III, en continuant son palais monumental et en reprenant son emblème personnel.

Yannick Nexon

Bibliographie :
Hobson Anthony, Apollo and Pegasus : an enquiry into the formation and dispersal of a Renaissance Library, Amsterdam, Van Heusden, 1975.

Le Palais Farnèse, I. Texte, Rome, École française de Rome, 1981, vol. 2 : L’emblématique des Farnèse par Michel Pastoureau, pp. 431-455.