L’enrichissement de la bibliothèque Sainte-Geneviève

Acquisitions 2009 à 2011 (exposition du 2 avril au 16 juillet 2012)

Introduction

DIGEON, Dominique. Interventions sur Le Royaume d’Arda et son évangélisation au XVIIe siècle.  Paris : À l’enseigne des Oudin, 2010. 27 cm. Les collections de la Bibliothèque ne cessent de s’accroître et, au fil des années, des lignes directrices se précisent. Parmi celles-ci, il n’est pas indifférent de souligner en s’appuyant sur les acquisitions des années 2009-2011, au travers de quelques exemples remarquables, l’importance jamais oubliée de l’art de la page. C’est aussi l’occasion, à côté de la présence de la Réserve dans sa part traditionnelle et de la vivacité de la Bibliothèque nordique, de mettre l’accent sur les entrées nombreuses et éminentes qui sont venues, ces derniers temps et au prix d’une politique délibérée, conforter la part moderne de la Réserve. L’invention de la page, la relation texte/image et la reliure de création sont les trois axes que la Bibliothèque Sainte-Geneviève n’entend pas méconnaître. L’un de ses objectifs a été en quelques années de se montrer pour la fin du XIXe siècle, tout le XXe siècle et les débuts du XXIe siècle aussi riche que pour ce qui est du passé. La Bibliothèque est intensément actuelle et ses collections y compris dans leur versant patrimonial doivent en témoigner. Le cheminement qui vous est proposé illustre, à travers ses diverses étapes, cette orientation. 

[Texte d'Yves Peyré, ancien directeur de la Bibliothèque Sainte-Geneviève]

Les acquisitions patrimoniales de la Réserve en 2009-2010

Si le patrimoine de la Bibliothèque Sainte-Geneviève provient principalement des collections de l’ancienne abbaye, largement préservées à la Révolution, il a été constamment enrichi au cours des deux derniers siècles par des dons mais aussi par des acquisitions. Ce patrimoine est donc vivant dans son développement, même si cet aspect est méconnu. Aucun budget ne résisterait aux tentations des ventes aux enchères ou des catalogues de la librairie ancienne. Il faut donc peser ses choix, quitte à naviguer entre l’occasion qui se présente et la poursuite des axes forts de la collection. Bien acquérir nécessite de bien connaître le fonds existant, pour l’abonder comme pour le compléter. Les quelques volumes présentés illustrent à travers les acquisitions récentes (2009-2010) une politique qui tente d’allier pragmatisme et vision à long terme. Le riche fonds ancien comporte maints exemplaires « uniques », ou du moins non présents à Paris ou en France. Grâce aux ressources des catalogues collectifs, il est plus facile aujourd’hui d’identifier les textes, les tirages ou les exemplaires rares. Avant 1640, le dépôt légal de la Bibliothèque royale n’est pas entièrement efficace et les occasions de le compléter sont donc multiples. Telle est l’une des priorités des acquisitions patrimoniales de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Les richesses des collections anciennes

La Bibliothèque Sainte-Geneviève a hérité de l’abbaye un très important fonds de manuscrits, dont une grande partie avait été acquise lors du XVIIIe siècle par les bibliothécaires génovéfains. Les livres imprimés constituent une collection largement encyclopédique mais très riche tout particulièrement dans les domaines suivants : histoire religieuse de l’Ancien Régime, récits de voyages, histoire des sciences, catalogues de ventes de bibliothèques… La présence de reliures exceptionnelles, pour le XVIe siècle et la première moitié du XVIIe, fait de la bibliothèque pour cette époque un véritable « musée de la reliure ancienne ». Reliures estampées à froid, décors dorés du XVIe siècle, reliures d’amateurs, reliures mosaïquées, mais aussi différents types de couvrure significatifs, parfois rendus rares par leur caractère précaire : cartonnages, brochages de papiers dominotés ou peignés, parchemins rigides ou souples, parfois décorés à l’encre ou estampés… C’est un des axes que la bibliothèque cherche à prolonger. Les deux cartonnages à « vernis Martin » ici exposés s’inscrivent dans cette perspective. De nombreuses publications occasionnelles attestent également la curiosité des bibliothécaires : canards, libelles, pronostications, pièces volantes… C’est là aussi un domaine que la Bibliothèque tente aujourd’hui de conforter ou de compléter.

Calligraphie, histoire de l’écriture

L’histoire de l’écriture irrigue celle des collections de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Outre qu’il l’illustre intrinsèquement, le fonds manuscrit en recèle bien des exemples : alphabet gothique (début XVIe siècle), recueils d’ornements typographiques, cahier d’écriture du Grand Dauphin fils de Louis XIV (vers 1670), modèles de calligraphie, copie de la main du maître écrivain crétois Ange Vergèce dont s’inspirera plus tard le tailleur de caractères Garamond pour ses Grecs du Roi,… Établi sur le socle des collections de l’ancienne abbaye Sainte-Geneviève, ce fonds conserve également de précieux recueils – graduel, collectaire – somptueusement copiés et ornés par l’un ou l’autre chanoine, attestant la permanence de la tradition calligraphique dans le domaine de la liturgie aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sur le front de l’imprimé, la bibliothèque réunie par le sténographe Louis-Prosper Guénin, offerte par son fils à la Bibliothèque Sainte-Geneviève en 1919, retrace au travers de quelque 1000 ouvrages la chronologie des écritures abrégées, depuis les notes tironiennes jusqu’aux systèmes tachygraphiques contemporains. Elle est venue renforcer une ligne de force dans une collection qui prétend rendre compte de la chose écrite dans tous ses aspects historiques, économiques et techniques. C’est dans cette cohérence que viennent s’inscrire les récentes acquisitions de la Réserve en matière de calligraphie et d’histoire de l’écriture.

L’art de la page

Au gré des diverses modernités la présentation de la page typographique devient un fait plastique évident. La mise en espace des mots n’est plus une simple variation due à un acteur extérieur à l’écriture (le typographe, l’imprimeur, l’éditeur), mais le fait de l’auteur lui-même. La page peu à peu se dessine. La poésie en donne les meilleurs exemples, toutefois le récit n’est pas étranger à cette pratique (Cendrars ou Beckett). Parfois la plastique littéraire s’allie à l’image, deux figurations entrant alors en concurrence, l’une verbale, l’autre artistique (Leiris avec Masson, Cendrars avec Léger). Les visionnaires de l’édition et de la typographie sont les relais de cette tendance (GLM pour Beckett, Pierre Bettencourt pour Michaux). Tous les courants qui se succèdent apportent leur écho à cette façon de structurer les lignes et les blancs : du futurisme italien (Marinetti) au dadaïsme (Pansaers), du cubisme perturbé (Cendrars et Léger) au surréalisme naissant (Leiris et Masson). Sans oublier les solitudes qui veulent par le livre laisser une trace visible, placée délibérément sur une autre onde que l’usuel (Beckett, Michaux).

L’attrait du minuscule

Les livres de format restreint, voire de dimensions très réduites, ont depuis les débuts de l’imprimerie fasciné ceux qui les prenaient en mains. Valaient-ils pour leur texte ou s’imposaient-ils comme simples objets, insolites et précieux ? Prouesses typographiques et facilités dans l’usage (ces volumes étaient glissés dans la poche ou la manche), ils ont été d’emblée parés de reliures, elles-mêmes des morceaux de bravoure en raison de leur taille. Le XXe siècle et les débuts du XXIe siècle les ont mis à l’honneur, alors même que la reliure se cherchait de nouvelles voies. Petits formats (comme ici les réalisations de Georges Hugnet, Georges Leroux, Edgar Claes et Bernard Bichon) merveilleusement mis en lumière par leur protection. Ou véritables minuscules utilisés comme délicieux prétextes à révélation (Edgar Claes ou Claude Debras), voire composés par le relieur dans un geste total de création livresque (Daniel Knoderer et Anick Butré). Ces livres se distinguent par leur forme intérieure (typographie et image) mais plus encore par la matière qui les habille. Ils sont un défi à la reliure, un sourire, une facétie, de l’inventivité à l’état libre, la porte du songe qui s’entrouvre.

Etel Adnan, entre peinture et écriture

Etel Adnan est à la fois artiste et poète. Sa vie de création reflète le même métissage que son existence. Née à Beyrouth de mère grecque et de père syrien, elle vit entre la Californie, Paris et Beyrouth. Ses textes sont écrits pour la plupart en anglais. Poèmes, réflexions et aphorismes entremêlent des éléments mythologiques, des paysages divers (aussi bien californiens que moyen orientaux), des éclats de la violence du monde et l’émerveillement devant le quotidien, sans omettre des apparitions littéraires qui contribuent à façonner une atmosphère. Ses peintures se tiennent entre une figuration libre (paysages, nuances de ciel, beauté du végétal) et l’attrait pour le signe susceptible d’écrire dans sa ligne comme une sorte de phrase imaginaire exclusivement visuelle. Sa figure et sa double création ont fait d’elle un personnage essentiel dans l’art et l’écriture de notre temps, la puissance singulière de son apport a fait reconnaître son génie. Le livre ne cesse de l’attirer, elle compose des manuscrits calligraphiés et peints (comme ici avec le Mezza voce d’Anne-Marie Albiach), elle élabore des carnets de tracés, éléments divers d’un journal visible (exemplairement Five lines), et, à côté de ses livres plus courants, elle ne dédaigne pas de participer à de grands livres de création (il en va ainsi pour Seasons édité et illustré par le grand typographe et graveur allemand Johannes Strugalla).

Les deux voies du livre visible

L’artisanat a toujours été la meilleure façon de faire aboutir un livre. Quand la création est l’enjeu majeur, une autre manière se recommande, la main, une troisième reste possible, le numérique. Dans les trois cas, ce qui est privilégié, c’est l’invention et la magie. Au détour des années 1980, l’artisanat a pu paraître une forme passéiste de la présence livresque, surtout en comparaison du livre manuscrit et de l’apport de l’ordinateur. C’était sans compter sur l’intervention de typographes voyants et virtuoses, non dénués de rigueur comme il en va avec Jean-Jacques Sergent. Son étonnante lecture en forme d’hommage à Rabelais, Paroles Gelées, est un livre particulièrement inventif, c’est une mise en lumière par le biais de la seule typographie d’une grande rêverie de peur et de mystère, un accomplissement plastique des mots à travers leur sonorité qui tombe. Chaque page a son ton et à travers la transparence on aperçoit les grands caractères des quelques mots qui à la façon d’un écho rejouent la scénique de la chute de la phrase. A contrario, Bertrand Dorny est artiste, sculpteur de papier dans le livre pour lequel il constitue une structure à base de collages et de découpages, un écrivain de ses amis est aussitôt chargé de manuscrire la part restée blanche, en l’occurrence c’est Butor qui avec Intolérance offre ici au lecteur un texte d’une rare violence sur le fait politique. Protestation que cette banderole qui se déploie. Telles sont deux des voies du livre d’invention.

Collage et découpage

Forme moderne par excellence, le collage suppose le découpage. Toutefois le découpage, lui, n’est pas nécessairement destiné à enrichir un collage. Le livre bénéficie de ces manières qui contribuent à le renouveler. Nombre d’artistes ont implanté ces formes au sein du livre et sous des angles très variés. Qu’il s’agisse de la reliure (comme avec Lucienne Thalheimer dans l’esprit surréaliste) ou de l’illustration (James Brown usant de divers matériaux réemployés dans son livre avec Paz ou Bernard Heidsieck scandant son texte, C.Q.F.D., de bribes de bandes magnétiques). Avec son Journal de l’aspect Joël Leick utilise les ciseaux à la façon d’un autre crayon qui ébauche des formes en contrepoint. Dominique Digeon porte pour sa part l’effort à son comble quand il fait d’un livre préexistant une œuvre nouvelle, sous le coup de ses nombreux découpages qui constituent le revers de son autre façon de figurer, le pochoir. Ces multiples tentatives composent une sorte d’hymne à la déchirure comme à la jointure. La blessure devient une forme de rehaut. Le livre a intégré jusqu’à la profusion ces pratiques qui font de chaque exemplaire d’une édition un véritable unique.

Permanence de la création

Le livre ne saurait se contenter d’être ce petit parallélépipède qui se replie sur lui. Il est à l’égal un espace qui s’ouvre. La page devient alors un foyer d’incandescence ou la beauté d’une floraison. Elle est une expression, celle d’un tempérament qui la bâtit, elle est une construction, aussi rigoureuse que souple, elle est un accomplissement, celui du lisible qui vient au visible. De grand typographes, des artistes, des auteurs et des relieurs se relaient pour resonger le livre et sa page. François Da Ros dresse une stèle vibrante, Anakatabase, prouesse et justesse de la typographie redevenue une figuration abstraite. Johanna Drucker, artiste du livre accomplie, joue dans l’édition new yorkaise de son History of the/my world des renvois et des reprises, des gloses et des images marginales, de l’incertitude du divers : collage mental rendu visible par la grâce de l’imprimé. Un groupe de relieurs commande un livre pour mieux le relier (ce que fait ici Marie-Pia Jousset) sur un texte fameux de Ponge, Le Savon, qui connaît ainsi, grâce à Didier Mutel, un nouvel avatar de sa vie livresque. Des mots et des images voisinent par trois fois, surtout en ces occasions la page s’exprime autant qu’elle s’imprime.

Modernité et régionalisme

La Bretagne fut la seule région de France à savoir allier le plus profond de son identité, y compris linguistique, et les innovations de la modernité. Ce tour de force fut le fait d’un courant révolutionnaire de l’entre-deux-guerres, Seiz Breur (Sept frères) qui s’intéressa à tous les domaines de la création (arts plastiques, littérature, architecture, décoration, livre). La visée du groupe était de restituer l’âme bretonne à travers la nouveauté des pratiques que le présent proposait. L’expressionnisme, l’Art déco et le fonctionnalisme ont marqué les divers acteurs. Le livre fut au centre de l’aventure, permettant l’invention en gravure et le vertige d’une mise en pages inédite. Sur ce plan, les volumes conçus par l’écrivain Youen Drezen et l’artiste René-Yves Creston sont des sommets (Kan da Gornog passe pour la plus belle création graphique de Creston, Itron Varia Garmez met en rapport la dimension sociale et la mythologie traditionnelle). Le prodigieux Ene al linenmou de Xavier de Langlais les rejoint sur cette cime. Il est notable que la Seconde Guerre mondiale disperse les membres du groupe et que les contradictions se révèlent au grand jour (Creston est alors un grand résistant, Drezen se veut nationaliste breton et Langlais flirte avec la collaboration). En leur entier les productions de Seiz Breur sont à la fois superbes et émouvantes, surprenantes aussi d’être nées en terre régionaliste.

Le dialogue des expressions

À partir de Cobra, les pays nordiques se font l’écho, et d’une manière très inventive, du métissage des arts. Expressions poétique et plastique voisinent, s’entremêlent et parfois se confondent. Les années 1950 et 1960 sont sur ce point très révélatrices. Ainsi, la revue suédoise Salamander qui paraît entre 1955 et 1956 rend hommage à des devanciers qui éclairent sa propre démarche : André Breton et Marcel Duchamp. Dadaïsme et surréalisme sont en effet les modèles de Cobra et de ses divers prolongements. La figure d’Asger Jorn, artiste et penseur danois, est à tous égards centrale. L’ouvrage collectif Situationister i konsten (Les Situationnistes dans l’art), dans lequel son frère (Jörgen Nasch) est très présent, allie un engagement réflexif à l’époque du situationnisme, une pratique poétique et une présence constante de l’image. Au-delà de ces apports des avant-gardes, le livre de simple échange entre un poète et un artiste donne une version plus paisible de la rencontre comme le font deux Suédois, le poète Tomas Tranströmer, dernier Prix Nobel de littérature, et l’artiste Birgit Alm-Pons dans le livre qui les rassemble, Dikter (Poèmes). Département de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, la Bibliothèque nordique s’efforce de mettre en évidence la part proprement scandinave de la création.

Livre-objet, illustration, reliure

Fait de mots, expression on ne peut plus verbale, le livre sait accueillir une matérialité qui déborde la langue. Tout d’abord, l’illustration qui concourt à rehausser ou à accompagner le texte proposé. Ensuite, le devenir singulier du volume quand il se présente délibérément comme un objet, échappant à l’emprise typographique de l’esprit. Enfin, la reliure qui pare le livre, le protège et joue de son rôle de porte ou de fenêtre, frontispice idéal, pour l’éclairer. Annika Baudry, relieuse suédoise, illumine avec une rare finesse les textes qu’elle élit (Anatole France ou un essai sur le livre minuscule). Elle suggère en laissant trembler le décor qui est tout en nuances tant pour les formes que pour les couleurs. Elle va plus loin avec les gravures qu’elle réalise pour Le Stoïque Soldat de plomb d’Andersen, lecture par l’image, outrepassant la fonction de relieur qu’elle assume néanmoins, à la façon d’une ponctuation finale. À l’opposé de ce peu d’insistance, la norvégienne Geira Auestad Woitier propose un coffret de bois peint enfermant un album d’images expressives et populaires, intensément colorées, en l’honneur de la fête de la Saint Jean, moment si important dans les pays nordiques. Le livre qui apparaît ainsi privilégie un alentour qui assure sa visibilité.

Rédaction des notices :

  • Florence Chapuis, Bibliothèque nordique.
  • Marie-Hélène de La Mure, Yannick Nexon, Réserve.
  • Yves Peyré, Direction.

Préparation des cartels et des présentoirs, mise en place :

  • Anna Mathias, Secrétariat de direction.
  • Maria-Dolorès Bereciartua, Conservation.
  • Maryse Viviand, Réserve.
  • Yves Peyré, Direction.

Photographies, maquette de la brochure, mise en ligne :

  • Priscille Leroy, Mission Valorisation.