Trésor du mois de Juillet 2017

The Fabric of the Human Body – Andreas Vesalius

Dans les collections d’histoire des sciences, pôle fort de la politique documentaire de la bibliothèque Sainte‑Geneviève, l’histoire de la médecine occupe une place éminente. Nombre d’ouvrages anciens ou précieux, depuis les premiers corpus médicaux de l’Antiquité et du Moyen Âge jusqu’aux traités de médecine moderne, sont ainsi conservés au département de la Réserve, souvent dans des éditions princeps, originales ou rares. Certains sont consultables sur le site de la bibliothèque Sainte-Geneviève. D’autres, relevant notamment de la littérature médicale en français de 1500 à 1600, sont accessibles dans Medic@, collection numérique de documents anciens en médecine.

Au Fonds général les collections de monographies et de périodiques, enrichies en partie par le Dépôt légal, recèlent des outils importants pour l’histoire des savoirs médicaux et l’étude de leurs liens avec les disciplines des sciences humaines et sociales. Elles comprennent également de nombreuses éditions ou rééditions de textes fondamentaux en médecine avec apparat critique. L’acquisition en novembre 2016 de The Fabric of the Human Body, édition anglaise du De Humani Corporis Fabrica Libri septem (La Fabrique du corps humain en sept livres) d’André Vésale relève de cette deuxième catégorie.

Publiée par l’éditeur suisse Karger en 2014 à l’occasion du 500e anniversaire de la naissance du célèbre humaniste et médecin brabançon, cette édition en deux volumes (1338 pages in-folio) est une traduction du latin en anglais des éditions de 1543 et 1555. Si l’on excepte une version anglaise abrégée de la Fabrica en 1553 par le graveur flamand Thomas Geminus – qui en plagia surtout les planches anatomiques – il n’existe que deux traductions anglaises, la première datant de 2009. Daniel Garrison et Malcolm Hast réalisent un travail de traduction et d’édition exceptionnel, commencé en 1992. Ils dressent d’abord la longue table des matières de la Fabrica et établissent la correspondance entre les paginations des éditions de 1543, 1555 et 2014. Ils référencent ensuite les écrits des anciens cités par Vésale et mettent en concordance la terminologie médicale moderne avec le vocabulaire essentiellement descriptif de l’époque.

Parue pour la première fois à Bâle en 1543 en in-folio de 659 pages chez l’imprimeur Johann Oporinus, soit la même année que le De revolutionibus orbium coelestium (Des révolutions des orbes célestes) de Copernic, la Fabrica, est une œuvre fondatrice dans la révolution scientifique opérée à la Renaissance. La bibliothèque Sainte‑Geneviève conserve un exemplaire de cette édition originale au département de la Réserve.

Vésale se donne pour but de connaître le corps humain, considérant l’anatomie comme étant au fondement de la médecine et de son enseignement, grâce aux techniques de dissection qui permettent l’observation et la déduction :

« [mes livres] exposent avec suffisamment de détails le nombre, la situation, la forme, la grandeur, la matière de chaque élément du corps humain, sa connexion avec d’autres parties, son utilité, sa fonction et beaucoup d’autres caractéristiques de ce genre que nous avons l’habitude de scruter dans la nature des parties pendant une dissection ; ils […] contiennent aussi des images de toutes les parties du corps insérées dans la trame de l’exposé de façon à mettre pour ainsi dire un corps disséqué sous les yeux de ceux qui étudient les œuvres de la Nature. »1

Les 277 planches anatomiques gravées sur bois et légendées de la Fabrica, conçues par Vésale et réalisées par le peintre italien Jan van Calcar élève de Titien, donnent à l’image un statut scientifique en même temps qu’artistique. Ce soin accordé aux images va de pair avec une écriture où abondent métaphores et analogies. Nul doute que la première édition française en cours de la Fabrica, entreprise depuis 2014 par Jacqueline Vons et Stéphane Velut permettra au lecteur contemporain de langue française d’apprécier, autant que son attention au détail et la clarté de son exposé, la richesse stylistique du texte de Vésale.

Fara Raliarivony

1 Au divin Charles Quint, le très grand et invincible empereur, préface d’André Vésale à ses livres sur l’anatomie du corps humain, in La Fabrique de Vésale en ligne, édition et traduction française par Jacqueline Vons et Stéphane Velut, 2014 : http://www3.biusante.parisdescartes.fr/vesale/debut.htm

Bibliographie :

The Fabric of the Human Body (De humani corporis fabrica libri septem) : an annotated translation of the 1543 and 1555 editions / par Daniel H. Garrison, Malcolm H. Hast. Bâle : Karger, 2014. (2 vol.). Cotes : FOL V SUP 689 (vol. 1), FOL V SUP 690 (vol. 2)

De humani corporis fabrica / Andreas Vesalius ; préface de Jackie Pigeaud. Paris, Torino : Les Belles Lettres : N. Aragno, 2001. Fac-simile de la première édition de Bâle, 1543.

La Fabrique de Vésale, édition et traduction française, introductions et commentaires par Jacqueline Vons et Stéphane Velut, 2014.

Trésor du mois de juin 2017

  « Une grande simplicité, un caractère sévère et grave »

La bibliothèque Sainte-Geneviève en ses façades

Édifiée par Henri Labrouste entre 1843 et 1850, la bibliothèque Sainte-Geneviève s’inscrit dans une proximité aussi symbolique que géographique avec le Panthéon, monument de sacralité laïque voulu comme tel par Louis-Philippe dès 1830. Voisinage signifiant, entre l’universalité de la culture écrite et la célébration des grandes figures nationales, au sommet de la « colline inspirée  » que constitue la Montagne Sainte-Geneviève.

« La structure mise en lumière » : ainsi fut récemment résumée la philosophie constructive de l’architecte. La façade de la bibliothèque manifeste à elle seule la pertinence de cet intitulé.

L’atteste dès l’abord sa structuration verticale, qui épouse l’organisation fonctionnelle intérieure : un rez‑de‑chaussée assis sur un soubassement et affecté au stockage des livres ; un niveau supérieur largement éclairé, dévolu à l’étude.

Au centre  l’entrée, « porte étroite » qui sacralise l’ensemble de l’édifice. À l’instar de celle qui lui fait face au transept nord du Panthéon, la porte de bronze a été coulée par le fondeur Simonet dont le fils deviendra élève de Labrouste. L’édicule en forme de faux portique engagé qu’envisageait le projet initial fut rapidement abandonné, au profit de deux candélabres en bas-relief évoquant l’ouverture nocturne instaurée dès 1838.

Le dispositif ornemental des façades, auquel l’architecte s’attelle dès la fin de l’élévation et des ravalements au printemps 1848, participe lui aussi du lien constitutif entre fonction et décor.

Les patères en fonte qui rythment les façades servent de terminaison aux poutres métalliques qui supportent le plancher de l’étage et du comble. Si au niveau supérieur elles affectent la forme de  simples têtes d’écrous, la rangée intermédiaire se décline en médaillons au centre desquels s’entrelacent, dorées, les lettres SG : leitmotiv du lexique ornemental utilisé par Labrouste à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

La théorie des guirlandes, courant sur les façades du Panthéon comme sur celles du bâtiment d’administration et du collège Sainte-Barbe (aujourd’hui bibliothèque Cujas) inscrit le bâtiment dans son contexte urbanistique.

Le faîte du bâtiment dissimule le chéneau derrière les volutes d’une corniche en terre cuite, moins chère et plus légère que la pierre.

En juillet 1848, Labrouste conçoit l’idée d’une façade parlante : il élabore et fait graver dans les entablements des arcades, comme sur autant de pages, une liste de huit cent dix noms illustrant le cheminement culturel de l’humanité depuis les temps bibliques, de Moïse au chimiste suédois Berzelius (mort le 7 août 1848). Programmatique, ce Catalogue monumental annonce les collections auxquelles le bâtiment sert d’écrin : il renvoie aux rangées de livres qui lui sont adossées et en illustre l’encyclopédisme. Il évoque par ailleurs la philosophie contemporaine d’Auguste Comte, dont le Calendrier positiviste paraîtra l’année suivante. Il renvoie enfin, en l’universalisant, à son  prestigieux et national vis-à-vis : le Panthéon.

Marie-Hélène de La Mure

  Voir aussi…

– Henri, LABROUSTE, Plans et dessins relatifs à la construction de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Cote : BSG Ms. 4273.

– Frédéric BARBIER, « Autopsie d’une façade », dans Des palais pour les livres. Labrouste, Sainte-Geneviève et les bibliothèques, dir. Jean-Michel Leniaud, Paris, Maisonneuve et Larose, bibliothèque Sainte-Geneviève, 2002, p. 82-93

– Marie-Hélène de LA MURE, Genèse d’une façade, un itinéraire graphique à travers les dessins d’Henri Labrouste : exposition virtuelle consultable à l’adresse  http://www.bsg.univ-paris3.fr/ExposVirtuelles/expofacade/expo_facade_3.html

Trésor du mois mai – A la Recherche du paradis, de Thor Heyerdahl : naissance d’un explorateur norvégien

A la Recherche du paradis, de Thor Heyerdahl :

naissance d’un explorateur norvégien

 

HEYERDAHL, Thor. På jakt efter paradiset : et år på en sydhavsø. Oslo : Gyldendal norsk forlag, 1938. Achat Oslo rare books, 2016. Edition originale. Signature manuscrite sur la page de titre : G. H. Rosaas. Cote : 8 NN 10404 NOR.

C’est de rêve et d’utopie que parle Thor Heyerdahl (1914-2002), dans son premier ouvrage paru en 1938 : På Jakt efter paradiset (à la Recherche du paradis). L’anthropologue, archéologue et navigateur norvégien donne le récit de sa fuite de la civilisation, comme l’indique l’épigraphe dès le premier chapitre :

«Til sollandet.
På flukt fra civilisasjonen. Tahiti, vår første sydhavsø. Papeete, Sydhavets Marseille. I høvding Teriieroos hjem. Vi blir adoptert som polynesiere ».

« En direction du pays du soleil.
Fuite de la civilisation. Tahiti, notre première île de la mer du Sud. Papeete, le Marseille du Grand-Océan austral. Dans la maison du chef Teriieroo. Nous sommes adoptés comme Polynésiens. »

Faisant une croix sur les îles habitées et touristiques de sa carte de la mer du Sud1 (Sydhavet est l’ancien nom norvégien de l’océan Pacifique), Thor Heyerdahl relate sa recherche d’une terra incognita dans ce premier livre programmatique.

D’une part, la première destination choisie en 1936 par le navigateur devait être déterminante : alors doctorant à Oslo, il se rend avec sa première épouse Liv Coucheron Torp dans l’archipel des îles Marquises. Frappé par la ressemblance entre l’art des îles de Polynésie française et l’art amérindien, Thor Heyerdahl émet l’hypothèse d’un peuplement de l’Océanie venu d’Amérique du Sud, et non pas uniquement d’Asie du Sud-Est.

L’édition originale ici présentée, dans une reliure en toile bise ornée d’un motif représentant une île, laisse d’autre part augurer, par son aspect simple et rugueux, ce qui fera le génie du projet de Thor Heyerdahl lors de sa deuxième expédition, dix ans plus tard : se laisser dériver sur un radeau équipé d’une voile rudimentaire, afin de reproduire les conditions préhistoriques d’une migration depuis Callao, au Pérou, vers l’Océanie. Le nom choisi est celui du roi indien du soleil, l’embarcation s’inspirant des navires précolombiens, constitués de rondeaux de balsa entourés de cordes.

De retour de cette expédition accomplie avec un équipage de six hommes en tout – accompagnés d’un perroquet, entre le 28 avril et le 7 août 1947, Thor Heyerdahl publie son deuxième ouvrage, Kon-Tiki ekspedisjonen, paru en 1948 aux éditions Gyldendal également.

Si A la Recherche du paradis n’est à ce jour pas encore traduit en français, L’Expédition du Kon-Tiki devient rapidement un succès international. Décoré de la médaille d’argent de la Société suédoise d’anthropologie et de géographie Anders-Retzius en 1950, Thor Heyerdahl publie en 1952 l’ouvrage American Indians in the Pacific : the theory behind the Kon-Tiki expedition afin d’étayer sa démonstration. Ses conclusions sur le peuplement de l’Océanie sont controversées. Cependant, sa méthode de travail, caractérisée par son interdisciplinarité et par le recours aux témoignages oraux des indigènes, lui vaut la reconnaissance de savants comme Alfred Métraux, spécialiste des peuples d’Amérique latine, d’Haïti et de l’île de Pâques.

Le succès auprès du grand public ne se dément pas depuis la publication de Kon-Tiki ekspedisjonen, ouvrage paru dans un contexte d’après-guerre où la culture populaire, le tourisme à ses débuts et la prospérité invitent à retrouver l’Eden perdu. D’autres expéditions, d’autres récits de voyages suivront, parmi lesquels : Aku-Aku, , Tigris. Aujourd’hui, un musée à Oslo, ouvert en 1950 sur la presqu’île de Bygdøy, permet de voir le radeau Kon-Tiki et de répondre à l’appel du large.

Florence CHAPUIS

 Nous remercions Victor BARABINO pour les recherches complémentaires effectuées.

[1] « Le Grand-Océan reçut, des premiers navigateurs qui le visitèrent, le nom très-impropre de mer du Sud, par opposition à la mer du Nord, qui, pour eux, n’était autre chose que l’Atlantique. Ce n’est pas avec plus de raison qu’on l’appelle encore quelquefois mer Pacifique, car on y essuie des tempêtes aussi violentes que dans aucun autre océan ; mais ce nom lui fut imposé par Magellan, qui, dans une longue navigation, n’éprouva pas de mauvais temps dans cette mer. » in Dictionnaire géographique universel : contenant la description de tous les lieux du globe intéressans sous le rapport de la géographie physique et politique, de l’histoire, de la statistique, du commerce, de l’industrie, etc. / par une société de géographes. Paris : A.J. Kilian : Ch. Piquet, 1823-1833. Volume 4.

Consultable en ligne :

https://play.google.com/books/reader?id=BLYBAAAAYAAJ&printsec=frontcover&output=reader&hl=fr&pg=GBS.PA473

BIBLIOGRAPHIE

MORTENSEN, Peter. « Trouble in Paradise : revisiting identity in two texts by Thor Heyerdahl » in Scandinavian studies, n°3 (2016). Pages 246-269. Cote : 8 P 779 NOR. Numéro en salle de lecture de la Bibliothèque nordique. Article évoquant la construction du mythe Thor Heyerdahl – qui s’inscrit dans la lignée de ses compatriotes Roald Amundsen et Fridtjof Nansen, les techniques narratives de cet auteur dans På jakt efter paradiset et Fatu-Hiva : back to nature notamment, et la dimension éthique de son œuvre : la préoccupation pour l’environnement, le discours sur la colonisation et sur le « bon sauvage », la critique du capitalisme étant récurrentes dans ses ouvrages.

LOE, Erlend (1969 – ). L. Oslo : Cappelen, 1999. Ce roman, simplement intitulé L.,  est une parodie de Kon-Tiki ekspedisjonen revisitant le genre du récit de voyage, autant qu’un hommage à l’explorateur norvégien Thor Heyerdahl. Cote : 8 SC SUP 89147 NOR.

HEYERDAHL, Thor (1914-2002). American Indians in the Pacific : the theory behind the Kon-Tiki expedition. London ; Oslo ; Stockholm : G. Allen & Unwin : Gyldendal Norsk forlag: Bokförlaget forum AB, 1952. Cote : 8 SC SUP 36588 NOR.

HEYERDAHL, Thor (1914-2002). Aku-Aku : Le secret de l’Ile de Pâques. Trad. du norvégien par Marguerite Gay et Gerd de Mautort. Paris : Albin Michel, 1958. Cote : 8 SC SUP 40916 NOR.

HEYERDAHL, Thor (1914-2002). Expéditions Râ. Adapté du norvégien par Elisabeth et Christine Eydoux. Paris : Presses de la Cité, 1970. Cote : 8 SC SUP 53465 NOR.

HEYERDAHL, Thor (1914-2002). Tigris : à la recherche de nos origines. Traduit de l’anglais sous la direction de Jacques Mordal. Paris : Albin Michel, 1979. Cote : 8 SC SUP 63646 NOR.

Site internet du musée du Kon-Tiki : http://www.kon-tiki.no/expeditions/

Accès aux récits de voyages nordiques numérisés par la bibliothèque Sainte-Geneviève : https://archive.org/search.php?query=%28voyageurs%29%20AND%20-subject%3A%28ferdinand%20denis%29%20AND%20collection%3A%28bibliothequesaintegenevieve%29

 

Trésor du mois – Avril 2017 – Le fonds Fernand Leprette : un témoin de la francophonie en Égypte

Fernand Leprette (1890-1970), originaire du nord de la France, est nommé professeur de français à Alexandrie après la Première Guerre mondiale puis devient inspecteur de l’enseignement du français au ministère de l’Instruction publique au Caire en 1929. Dès lors et jusqu’à sa retraite et son retour en France en 1955, il mène, parallèlement à ces fonctions, une carrière littéraire et prend une part active à la vie intellectuelle égyptienne

Le fonds Fernand Leprette, donné par ses héritiers à la bibliothèque Sainte-Geneviève en 1998, est constitué de monographies imprimées et périodiques conservés au Fonds général d’une part, d’un ensemble d’archives et de manuscrits conservés à la Réserve d’autre part. Ce second ensemble comprend les manuscrits et tapuscrits des œuvres de Fernand Leprette, sa correspondance éditoriale et personnelle et des documents relatifs à l’enseignement du français ainsi qu’à la vie littéraire, intellectuelle et artistique francophone en Égypte (notes manuscrites et coupures de presse notamment).

Ce fonds complète et enrichit considérablement un corpus de littérature francophone déjà important à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dont l’origine remonte au dépôt par l’Union culturelle française, à partir de 1960, de collections d’ouvrages publiés en langue française à l’étranger. L’Égypte occupe une place toute particulière dans ce corpus, nourri par plusieurs apports postérieurs : le fonds de l’écrivain égyptien Tawiq El Hakim, devenu en 1951 conservateur général de la Bibliothèque nationale du Caire, le fonds Alexandre Papadopoulo, philosophe d’origine russe installé en Égypte et responsable de la Revue du Caire de la fin des années 50 jusqu’en 1961, et les dons réguliers effectués par Jean-Jacques Luthi, spécialiste de la presse francophone égyptienne.

En 1921, Fernand Leprette fonde avec Morik Brin (ou  Mauric-Rocher), professeur de philosophie, arrivé comme lui à Alexandrie en 1919, la revue littéraire Les Cahiers de l’Oasis. Cette publication cherche avant tout à faire connaître en Égypte la pensée et les valeurs françaises à l’issue de la Première Guerre mondiale. Elle est liée au cercle intellectuel L’Oasis fondé en 1920 dont on apprend, dans le numéro 1 de juin 1921, qu’il      «organise, en principe pour le 3e dimanche de chaque mois, des réunions au cours desquelles seront étudiées différentes questions de philosophie, de littérature et d’art». Dans les huit numéros qui paraissent jusqu’en 1923 sont publiés des recensions ou des articles relatifs à des écrivains tels que Georges Duhamel, Romain Rolland, Lucien Marié, François Bonjean, Rabindranath Tagore, dont nous retrouvons la trace dans les manuscrits du fonds, que ce soit dans la correspondance de Leprette ou dans les dossiers de notes et coupures de presse qu’il a constitués. La bibliothèque Sainte-Geneviève est seule en France à posséder la collection complète de cette revue, en deux exemplaires : l’un provenant du don Leprette, l’autre donné par Jean-Jacques Luthi.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Fernand Leprette publie chez Plon son Égypte, terre du Nil, « parce que l’Égypte n’est guère, malgré tout, connue que par les trouvailles des égyptologues et arabisants ou par les récits des voyageurs qui passent, et qu’il m’a semblé intéressant et utile de faire entendre la voix du voyageur qui est resté, a pris le temps de plonger aux racines profondes du pays et pour qui le pittoresque s’est comme dilué dans une atmosphère redevenue transparente ». L’ouvrage rencontre un grand succès, en France comme en Égypte. Le fonds comporte un nombre très important de documents relatifs à cette œuvre, intitulée dans un premier temps Misr ou Tableau de l’Égypte, parmi lesquels trois tapuscrits, dont deux avec corrections manuscrites, une série de photographies destinées à l’illustration du texte, des notes, de la correspondance et des coupures de presse.

Nathalie Rollet-Bricklin

Les manuscrits et archives du fonds Fernand Leprette ont fait l’objet d’un inventaire détaillé, consultable en ligne dans son intégralité depuis 2011.

Inventaire en ligne: http://www.calames.abes.fr/pub/ms/Calames-200972111787341

Bibliographie :
Jean-Jacques Luthi, Lire la presse française en Égypte, 1798-2008, Paris : L’Harmattan, 2009.
Jean-Jacques Luthi, La littérature d’expression française en Égypte, 1798-1998, Paris : L’Harmattan, 2000.
Elodie Gaden, article « Les Cahiers de l’Oasis » dans Dictionnaire des revues littéraires au XXe siècle. Domaine français, sous la dir. de Bruno Curatolo, Paris : H. Champion, 2014.

Trésor du mois – mars 2017 – Portraits des rois de France, de saint Louis à Louis XIV

Pastel. H 49 cm, L 40 cm chacun (Louis XIV : H 53 cm, L 42 cm). Cadres en bois sculpté (Louis XIV : cadre doré).

Exécutés entre 1680 et 1682 à l’initiative du Père Claude du Molinet, bibliothécaire de l’abbaye Sainte-Geneviève, pour orner le cabinet de curiosités qu’il venait d’y créer, ces vingt-deux portraits des rois de France sont aujourd’hui exposés dans la salle de lecture de la Réserve.

La dynastie représentée est celle des capétiens à partir de saint Louis. Ce choix des chanoines d’une abbaye fondée par Clovis sert probablement un projet politique : rappeler que Louis XIV est l’illustre descendant du saint en créant un continuum entre les deux règnes. Ce rapprochement était suggéré par l’accrochage dans le cabinet de curiosités de l’abbaye : premier et dernier d’une série formant une boucle, les portraits des deux souverains étaient disposés côte à côte sur le mur principal, les dimensions de celui du Roi-Soleil excédant celles des autres…
Disposés sur la corniche, les portraits royaux surplombent les visiteurs en les invitant à s’imprégner d’un savoir accrédité par la monarchie de droit divin. L’hommage à Louis XIV n’est pas sans raison : reconnaissant les qualités scientifiques du bibliothécaire, le roi prit à son service le Père du Molinet pour organiser sa collection de médailles ; il puisa abondamment dans les collections du cabinet mais octroya en retour de « royales gratifications » à la bibliothèque.
On sait assez peu de choses sur l’origine des modèles. Selon Du Molinet lui-même, les portraits ont été « tirez au naturel sur les originaux les plus fidèles qui se sont peu rencontrer dans Paris ». Le bibliothécaire a pris soin de noter sur l’envers des tableaux des indications sur les originaux. On peut toutefois distinguer trois types de sources : des tableaux (ceux de l’École de Clouet pour les derniers Valois), des sculptures (les gisants de la basilique Saint-Denis pour les portraits des fils et neveux de saint Louis), des dessins et gravures conservés dans des collections privées, notamment celle du marchand d’estampes Jean Ganière.
L’exigence de fidélité historique se reflète notamment par le choix de sources aussi contemporaines que possible des souverains. Ainsi, le portrait de saint Louis a été réalisé d’après une fresque du XIIIe de la collégiale de Poissy; celui de Philippe III emprunte les traits de son masque mortuaire. Les portraits des « rois maudits » prennent pour modèle des sculptures réalisées au cours de leurs règnes ; celui de Louis XIV, portant moustache « à la royale », s’inspire d’un tableau de Pierre Mignard peint vers 1670.
Les pastels se fondent dans une même unité stylistique : le roi est figuré de face ou de profil, sur fond sombre, avec une palette de couleurs chaudes (rouge, marron). Comme les pastellistes de son temps (Le Brun, Vivien ou Nanteuil), l’auteur des portraits a cherché à estomper le trait du dessin par une touche fluide et colorée qui rend ces visages royaux tout à la fois expressifs et hiératiques, familiers et lointains.

Stéphane Dufournet

 

 

Bibliographie :

Claude du Molinet. Le cabinet de la bibliothèque de Sainte Geneviève. Paris : Antoine Dezallier, 1692 (Réserve COLL GUEN 172 RES).
Françoise Zehnacker, Nicolas Petit. Le Cabinet de curiosités de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, des origines à nos jours. Paris : Bibliothèque Sainte-Geneviève, 1989. (Réserve USUEL 0.1.9 RES). En vente à la Bibliothèque.
Dominique Moncond’huy. « Le Cabinet de la bibliothèque Sainte-Geneviève du Père Du Molinet, un exemple du livre de Cabinet » in Camenae n° 15, mai 2013 [en ligne sur http://saprat.ephe.sorbonne.fr/toutes-les-revues-en-ligne-camenae/camenae-n-15-mai-2013-curieux-et-curiosites-de-pontano-a-sorel-240.htm]