Trésor du mois – mars 2017 – Portraits des rois de France, de saint Louis à Louis XIV

Pastel. H 49 cm, L 40 cm chacun (Louis XIV : H 53 cm, L 42 cm). Cadres en bois sculpté (Louis XIV : cadre doré).

Exécutés entre 1680 et 1682 à l’initiative du Père Claude du Molinet, bibliothécaire de l’abbaye Sainte-Geneviève, pour orner le cabinet de curiosités qu’il venait d’y créer, ces vingt-deux portraits des rois de France sont aujourd’hui exposés dans la salle de lecture de la Réserve.

La dynastie représentée est celle des capétiens à partir de saint Louis. Ce choix des chanoines d’une abbaye fondée par Clovis sert probablement un projet politique : rappeler que Louis XIV est l’illustre descendant du saint en créant un continuum entre les deux règnes. Ce rapprochement était suggéré par l’accrochage dans le cabinet de curiosités de l’abbaye : premier et dernier d’une série formant une boucle, les portraits des deux souverains étaient disposés côte à côte sur le mur principal, les dimensions de celui du Roi-Soleil excédant celles des autres…
Disposés sur la corniche, les portraits royaux surplombent les visiteurs en les invitant à s’imprégner d’un savoir accrédité par la monarchie de droit divin. L’hommage à Louis XIV n’est pas sans raison : reconnaissant les qualités scientifiques du bibliothécaire, le roi prit à son service le Père du Molinet pour organiser sa collection de médailles ; il puisa abondamment dans les collections du cabinet mais octroya en retour de « royales gratifications » à la bibliothèque.
On sait assez peu de choses sur l’origine des modèles. Selon Du Molinet lui-même, les portraits ont été « tirez au naturel sur les originaux les plus fidèles qui se sont peu rencontrer dans Paris ». Le bibliothécaire a pris soin de noter sur l’envers des tableaux des indications sur les originaux. On peut toutefois distinguer trois types de sources : des tableaux (ceux de l’École de Clouet pour les derniers Valois), des sculptures (les gisants de la basilique Saint-Denis pour les portraits des fils et neveux de saint Louis), des dessins et gravures conservés dans des collections privées, notamment celle du marchand d’estampes Jean Ganière.
L’exigence de fidélité historique se reflète notamment par le choix de sources aussi contemporaines que possible des souverains. Ainsi, le portrait de saint Louis a été réalisé d’après une fresque du XIIIe de la collégiale de Poissy; celui de Philippe III emprunte les traits de son masque mortuaire. Les portraits des « rois maudits » prennent pour modèle des sculptures réalisées au cours de leurs règnes ; celui de Louis XIV, portant moustache « à la royale », s’inspire d’un tableau de Pierre Mignard peint vers 1670.
Les pastels se fondent dans une même unité stylistique : le roi est figuré de face ou de profil, sur fond sombre, avec une palette de couleurs chaudes (rouge, marron). Comme les pastellistes de son temps (Le Brun, Vivien ou Nanteuil), l’auteur des portraits a cherché à estomper le trait du dessin par une touche fluide et colorée qui rend ces visages royaux tout à la fois expressifs et hiératiques, familiers et lointains.

Stéphane Dufournet

 

 

Bibliographie :

Claude du Molinet. Le cabinet de la bibliothèque de Sainte Geneviève. Paris : Antoine Dezallier, 1692 (Réserve COLL GUEN 172 RES).
Françoise Zehnacker, Nicolas Petit. Le Cabinet de curiosités de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, des origines à nos jours. Paris : Bibliothèque Sainte-Geneviève, 1989. (Réserve USUEL 0.1.9 RES). En vente à la Bibliothèque.
Dominique Moncond’huy. « Le Cabinet de la bibliothèque Sainte-Geneviève du Père Du Molinet, un exemple du livre de Cabinet » in Camenae n° 15, mai 2013 [en ligne sur http://saprat.ephe.sorbonne.fr/toutes-les-revues-en-ligne-camenae/camenae-n-15-mai-2013-curieux-et-curiosites-de-pontano-a-sorel-240.htm]

Trésor du mois – Dialogue de mes lampes

MAGLOIRE-SAINT-AUDE. Dialogue de mes lampes. Port-au Prince : Imprimerie de l’Etat, 1941. In-8°. Couverture illustrée, numéroté 33/50 exemplaires sur beaux papiers. Frontispice de Milo Rigaud. Cote : DELTA 86879 (9). Provenance : don de l’Union culturelle et technique de langue française.

Cet ouvrage est une édition originale rare du premier recueil de poésie de l’écrivain haïtien Magloire-Saint-Aude. Né le 2 avril 1912 à Port-au-Prince, Clément Magloire fils est l’héritier d’une famille de notables : son père est le fondateur du journal Le Matin. Il publie très jeune ses premiers poèmes dans La Relève et Le Matin. En 1938, il participe au mouvement indigéniste des Griots : La Revue scientifique et littéraire d’Haïti, en compagnie de Carl Brouard (ancien de La Revue Indigène), François Duvalier (futur dictateur) et Lorimer Denis (ethnographe). Les objectifs de cette publication sont exposés dans le premier numéro : « faire appel à la collaboration de tous pour chanter le pays haïtien ». Mais Magloire va  prendre assez rapidement ses distances pour suivre une nouvelle voie.

1941 est pour lui une année décisive : il publie le recueil Dialogue de mes lampes et devient Magloire-Saint-Aude, rejetant le prénom de son père et ajoutant le nom de sa mère. Cette plaquette, illustrée par Milo Rigaud, spécialiste du vaudou, comprend onze courts poèmes, dialogues entre le poète et lui-même, entre ses désirs et ses rêves, marqués par le sentiment du vide, titre du premier texte. Les symboles foisonnent, l’hermétisme domine. Dans sa préface, Philippe Thoby-Marcelin, l’un des fondateurs de La Revue indigène et lui-même auteur de poèmes avant-gardistes, n’hésite pas à qualifier Magloire-Saint-Aude de « surréaliste ». Mais en 1942, Edris Saint-Amand dans son Essai d’explication de «  Dialogue de mes lampes » considère que le poète n’est pas vraiment surréaliste : « il compose une œuvre en apparence incohérente, mais sous la dictée de l’intelligence claire, en état de veille ». Quoi qu’il en soit, dès l’après-guerre, l’œuvre est reconnue et appréciée au-delà d’Haïti. En 1953 dans La Clé des champs, André Breton lui-même salue ainsi le travail du poète : « quand je me demande pour l’impression de quelle œuvre contemporaine, il ne saurait y avoir de trop beaux caractères […], je reviens infailliblement aux deux très minces plaquettes : Dialogue de mes lampes et Tabou .

Que devient Magloire-Saint-Aude après ce coup d’éclat ? Il se consacre surtout au journalisme, vivant en paria dans un quartier pauvre de Port-au-Prince. Il publie en 1956 un troisième et dernier recueil de poèmes Déchu. Alternant séjours en prison et à l’hôpital, il meurt le 27 mai 1971 et a droit paradoxalement à des funérailles nationales.

La provenance de l’exemplaire conservé est particulièrement intéressante. Il s’agit en effet d’un volume dédicacé à Maurice Dartigue, nommé en 1941 ministre de l’Éducation, de l’Agriculture et du travail d’Haïti. Exilé en 1946, il travaille de 1956 à 1971 à l’UNESCO et meurt à Paris en 1982. La plaquette est récupérée par l’Union culturelle dont l’un des objectifs est de constituer une bibliothèque internationale de langue française et est donné à la bibliothèque Sainte-Geneviève en 1984.

Anne Vergne

Bibliographie :
Edris SAINT-AMAND. Essai d’explication de « Dialogue de mes lampes ». 3e éd. Port-au-Prince  : Ed. mémoire, 1995 – 8 Y SUP 67778
Stéphane MARTELLY. Le sujet opaque : une lecture de l’œuvre poétique de Magloire-Sainte-Aude. Paris : L’Harmattan, 2001 – 8 Y SUP 84873
André BRETON. La clé des champs. Paris : Editions du Sagittaire, 1953 – 8 Y SUP 14469
Naomi M. GARRET. The Renaissance of Haitian poetry. Paris : Présence africaine, 1963 – 8 Y SUP 20686
Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle / sous la dir. de Jean WEISGERBER. Budapest : Akadémiai kiado, 1986 – 8 COL 3319 (4)
The Dedalus book of surrealism. 1 The identity of things / ed. by Michael RICHARDSON. [London] : Dedalus, 1993 – 8 Y SUP  56518 (1)
Michal OBSZYNSKI. Manifestes et programmes littéraires aux Caraïbes francophones. Amsterdam  : Rodopi, 2016 – 8 U SUP 1761

Trésor du mois – Les souvenirs romains du peintre Thomas

THOMAS, Antoine Jean-Baptiste. Un an à Rome et dans ses environs : recueil de dessins lithographiés représentant les costumes, les usages et les cérémonies civiles et religieuses des Etats romains. Paris, F. Didot, 1823. 44 p., 72 f. de pl. ; in-folio. FOL Z 720 INV 682 RES

Peintre français, Antoine Jean-Baptiste Thomas (1791-1834 ?) remporte le prix de Rome en 1816. Lors de son séjour de deux ans à l’Académie de France, à la Villa Médicis, il arpente la Ville et ses environs, croquant dans ses carnets les scènes de la rue, les fêtes et les cérémonies religieuses, les silhouettes et les animaux. Les lithographies de Villain reproduisent à la perfection la sûreté du dessin et la richesse des détails. Dans l’exemplaire récemment acquis par la bibliothèque Sainte-Geneviève, toutes les planches ont été coloriées avec minutie et poésie.

 

La Rome de 1816 n’est plus que la petite capitale provinciale et ruinée des Etats pontificaux. L’Eglise y fait régner son ordre moral : les blasphèmes y sont punis par l’exposition au pilori. La vie quotidienne est rythmée par nombre de cérémonies religieuses qui donnent lieu aux débordements festifs de la population  : l’Epiphanie ( la « Befana »), le Carnaval, la Saint-Joseph, etc. Malgré le carcan rigoriste, la rue est pleine de vie et constitue un spectacle que la bonne société contemple depuis les balcons clos de ses palais. Le Corso sert de théâtre, une fois l’an, à la course des « barberi » (chevaux barbes). Le Colisée est un lieu de prédication ou de processions ; on inonde la place Navone pour y patauger en société en souvenir des anciennes naumachies.
On part en bonne compagnie goûter aux plaisirs terrestres du Testaccio. Feux d’artifices et feux de Bengale embrasent le château Saint-Ange dans le grand éventail du ciel romain. Enfin, dans la campagne ravagée par la malaria, rôdent les fameux brigands romains. Tout ce « folklore » qui est cité généreusement par les voyageurs de l’époque subsiste en grande partie aujourd’hui, au moins dans la mémoire des « vieux Romains ».

Thomas n’a jamais retrouvé dans les peintures officielles de sa brève carrière le coup d’œil de ses années romaines, la vivacité du trait et le charme des scènes de genre. Il a fait de cet album un monument, au sens étymologique, de son bref séjour romain. « On ne quitte jamais Rome » concluait le président de Brosses, converti tardif à la volupté romaine. Plus près de nous, Julien Green disait : « Qui a connu et aimé Rome dans sa jeunesse, ne l’oubliera jamais ». Le destin de Thomas n’a pas répondu à la promesse de l’aube.

Yannick NEXON

 

 

Liens: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1067335

Trésor du mois – Cataractes de l’Imagination

Jean-Marie Chassaignon. Cataractes de l’Imagination, Déluge de la Scribomanie, Vomissement Littéraire, Hémorrhagie Encyclopédique, Monstre des Monstres. Par Epiménide l’Inspiré. Dans l’Antre de Trophonius, au Pays des Visions, 1779, 4 volumes in-12. Cote: 8 Z 7550 INV 10995-10998 FA – Achat, vente Kalck, 2016

Cet ouvrage rare et curieux, original et méconnu, n’a jamais été réédité. Dans cette œuvre polémique et satirique, Jean-Marie Chassaignon (1735-1795), issu d’une riche famille de commerçants lyonnais, auteur marginal et anticonformiste considéré comme un fou littéraire se livre à des attaques furibondes et désordonnées contre tout ce qui existe, et plus particulièrement contre les écrivains du siècle de Louis XIV et de son temps, rabaissant les plus reconnus et glorifiant des auteurs obscurs. Les digressions autobiographiques qui émaillent les essais littéraires de Chassaignon, dévoilent sa vie instable et ses vagabondages, tant géographiques (entre Lyon, Paris et la Savoie) que psychiques.

Production d’un cerveau en délire, soucieux de dénoncer les vices et de réformer les défauts de son siècle, l’ouvrage, composé sans plan préétabli, est déséquilibré et chaotique. Il se présente d’ailleurs comme un corps malade, dérangé, et non comme un organisme harmonieux. Les métaphores de cataclysmes et de maladies se développent dans le titre, où se côtoient les termes de cataracte, déluge, vomissement, hémorragie … L’ouvrage est volontairement monstrueux, d’où les expressions « monstre des monstres », qui figure dans le titre général, « monstre littéraire » (titre du tome 2), « entrailles du monstre littéraire » (titre du tome 3), « arrière-monstre, plus terrible que le monstre » et « anti-monstre » (dans le tome 4). Fier de son originalité, Chassaignon revendique sa supériorité.

Se référant à l’Antiquité, il prend pour pseudonyme Epiménide l’Inspiré et mentionne sur la page de titre comme lieu d’édition fictif « Dans l’Antre de Trophonius, au Pays des Visions ». Trophonius, oracle de la mythologie grecque, possédait un sanctuaire souterrain, d’où ceux qui recevaient ses oracles sous forme de visions ressortaient tout hébétés. Epiménide, philosophe et poète crétois, ayant, selon la légende, dormi cinquante-sept ans dans une caverne, aurait acquis durant ce sommeil sagesse et clairvoyance et se serait mis à prophétiser. Chassaignon reprend la figure d’Epiménide, qui apparaissait déjà dans les comédies de Paul Poisson en 1735 et du président Hénault en 1757 pour opposer le regard critique d’un homme venu des âges anciens à la décadence des temps présents. Le frontispice gravé sur cuivre du premier volume le représente en écrivain inspiré.

Jocelyn Bouquillard

Bibliographie :

  • Pierre-Gustave Brunet, Les fous littéraires. Essai bibliographique sur la littérature excentrique, les illuminés, visionnaires, etc. par Philomneste Junior, Bruxelles : Gay et Doucé, 1880, p. 40-41.
  • Joseph Marie Quérard, Les Supercheries littéraires dévoilées, Paris, 1847-1853, 5 vol., t. I, 1847, col. 1241-1242 (Epiménide l’inspiré).
  • Jean Roudaut, « Un cas littéraire : Chassaignon », dans les Cahiers du Sud, Tome XLVI, 1957, n° 346, p. 424-427.
  • Michel Delon, notice dans le Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française de Jean-Pierre de Beaumarchais et Daniel Couty, Paris : Bordas, 1994, p. 267-268.

Trésor du mois – Un casse-tête iroquois à la bibliothèque Sainte-Geneviève

Casse-tête iroquois. Bois (peut-être érable). L 50 x l 13 x h 7 cm. Sur le dos, quinze incrustations de coquillages. Sur la partie supérieure, une inscription « Gopin » ou « Chopin » (?), XVIIes.

Le casse-tête est une arme utilisée par les Indiens d’Amérique du nord pour le combat au corps à corps. Parfois l’objet est abandonné sur les lieux du combat, comme une « signature ». Le casse-tête est décoré sur le manche d’incrustations de coquillages ou wampum blancs (univalve de type conque) ou violets (bivalve, en bas). Ces incrustations servent à décorer mais aussi à personnaliser l’arme, évoquant dans certains cas le totem animalier de la tribu ou directement le possesseur lui-même.

L’origine géographique ne fait aucun doute : la région du lac Ontario. Longtemps considéré comme huron, le casse-tête est désormais publié comme iroquois ; le motif en croix sur la tête est particulièrement cité comme typique de l’art iroquois. Les Hurons (ou Wendat) comme les Iroquois sont des fédérations de nations en lutte les unes contre les autres et alliées selon les circonstances aux différents envahisseurs : les Hurons, aux Français, les Iroquois, aux Hollandais puis aux Anglais.

 

On sait que ce casse-tête figurait au cabinet de curiosités installé dans un salon au bout de la galerie de la bibliothèque de l’abbaye Sainte-Geneviève par Claude du Molinet à la fin du XVIIe siècle. Dans la publication posthume de ce dernier, on distingue sur la gravure d’Ertinger (pl. 4) datée de 1688 « en face de l’entrée une espèce d’alcôve d’architecture entre les deux fenêtres qui l’éclairent, il s’y voit plusieurs sortes d’habits et d’armes des païs étrangers, des Perses, des Indiens et des Américains ».

Plusieurs hypothèses récentes permettent d’échafauder une transmission vraisemblable : le grand collectionneur Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) possède dès 1605 un casse-tête semblable. On sait qu’il correspondait avec de nombreux missionnaires, dont les Capucins de la Nouvelle-France. A la mort de Peiresc (1637), une grande partie des objets de son cabinet sont acquis par Achille II de Harlay (1606-1671). Ce dernier, grand ami de l’abbaye Sainte-Geneviève, lui en lègue une partie, dont vraisemblablement le casse-tête. Si cette transmission est avérée, l’objet daterait de la fin du XVIe siècle. Il en existerait à peine une dizaine d’exemplaires aussi anciens dans le monde.

Il serait ainsi l’un des objets les mieux connus pour sa datation et sa transmission ; mais aussi l’un des plus anciens du cabinet de curiosités. Il est particulièrement représentatif de l’intérêt documentaire que porte Du Molinet à la connaissance des autres mondes, par l’objet comme par le livre.

Yannick NEXON

  • Du Molinet, Claude. Le cabinet de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Paris, A. Dezallier, 1692. In-fol. En ligne sur le site web de l’INHA
  • Petit, Nicolas et Zehnacker, Françoise. Le Cabinet de curiosités de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 1989
  • Exposition virtuelle « Des indiens à la bibliothèque », en ligne sur le site web de la BSG